Autour du feu
Ces images sont issues de mes archives. Elles datent de 2015.
Derrière la maison, c'est la forêt. On traverse le jardin à pied, la tente sur le dos, des chaises de camping coincées sous les biceps, les avant-bras qui débordent de bois. On a choisi quelques belles bûches qui séchaient sous l'auvent.
On s'arrête dans une ride de la colline qui fait naître un petit étang d'eau croupie. On piétine les hautes herbes en cercle et on jette les bûches au milieu. On lance un feu pour réchauffer le crépuscule bleu et chasser les moustiques.
On tient pour forêt quelques arbres qui pointent à la lisière. L'étang est devenu lac. On pense aux grands espaces sibériens et l'on se rêve trappeurs, autour de ce feu qui déjà brille seul dans la nuit. Mais nos gueules lisses ne trompent pas. Nous n'avons pas enduré la steppe ni gravi les montagnes de l'Oural. Nous sommes des ados qui veulent être libres le temps d'un bivouac, à quelques pas d'une maison cossue.
Un aller-retour de plus et l'on ramène une plaque en métal que l'on couche sur un lit de braises. Une fois bien chaude, on y saisit la généreuse viande de pigeons, dépecés dans l'après-midi. Le village en regorge. Ils se nourrissent du même grain que les poulets. Un couple de vieux paysans m'a ouvert leur portail pour me faire disposer de la basse-cour comme d'un terrain de chasse.
On parle et on rit. Le bouchon de la bouteille saute. Le feu réchauffe l'épiderme, le whisky brûle dans les chairs. La volaille a empli nos panses gourmandes. La Voie lactée nous épie. On blague et on crie.
Puis il ne reste plus que les braises. Nos corps dorment, abreuvés et repus. La bouteille en verre est vide. Pourquoi en laisser ? Elle appartient déjà à hier, vestige du passé. Nous avons rongé les os jusqu'à la dernière miette. Les fourmis peineront à trouver pitance.
Je repense à cette soirée âgée de dix ans. À cette époque dix fois révolue. Et j'ai satisfaction à penser que nous avons mangé jusqu'au cartilage, que nous avons bu jusqu'à la dernière goutte et que nous avons ri jusqu'à ce que notre visage crampe. Car ces instants étaient précieux et fugaces ; il ne fallait rien gaspiller.






